Le Sans-Souci
Silvia Mittelette, 3ème, catégorie « Adultes »
J’étais assise dans ma chambre d’Ehpad, à regarder par la fenêtre les oiseaux s’agiter et la nature retrouver son éclat, à l’inverse de mon corps qui chaque jour se flétrissait davantage.
Les médecins m’avaient annoncé que ce n’était plus qu’une question de semaines. Cancer du pharynx à un stade avancé.
Quelque chose était resté coincé au travers de ma gorge, un secret qui me devenait de plus en plus insupportable à garder pour moi. Se pourrait-il que cela ait un lien ?
Sa révélation serait un raz-de-marée pour Clémence, ma fille aînée.
Quand cette semaine je découvris son article dans le journal local consacré au célèbre navigateur Roman Desflots, mon coeur rata un battement. Elle avait écrit un article sur lui. Ils se sont rencontrés. Il s’étaient parlé. Sans savoir. Était-ce possible qu’ils ne se soient pas reconnus ? Peut-on reconnaître quelqu’un que l’on n’a jamais connu ?
André, mon amour, j’aurais dû t’écouter, il y a bien longtemps, et lui dire toute la vérité, au lieu de créer ce tissu de mensonges dans lequel je m’étais empêtrée.
Il était temps que je mette fin à cette situation abracadabrante, je n’avais plus le choix. Cet article était sans doute un signe du destin, la confirmation s’il le fallait, qu’il était temps de passer à l’action. La psychologue de l’établissement à qui je m’étais confiée m’avait suggéré de lui écrire une lettre. Aussi, je me mis à la tâche, décidée à jeter enfin cette ancre devenue trop lourde à porter.
Ma chère enfant,
Je t’écris cette lettre, car je n’ai pas le courage de te dire la vérité en face. Toute ma vie, j’ai été lâche, incapable de te l’avouer, enfermée dans mes mensonges. Aujourd’hui, je sais que le temps qu’il me reste à vivre est compté, et chaque seconde, je redoute d’être partie avant d’avoir pu te dire ce que ton cœur ressent sans doute déjà.
On ne peut pas être véritablement heureux avec un passé incomplet. Par peur ou par égoïsme, je t’ai caché un secret qui pourrait changer le cours de ta vie. Seul André était au courant, je n’ai pu le cacher dans l’état où il m’a trouvée : j’étais déjà enceinte de toi, et en proie à une grande agitation.
Sache qu’il a toujours voulu que tu connaisses la vérité, ne le blâme pas s’il te plait, laisse le reposer en paix. Je prends entièrement la responsabilité de mes actes.
Tu as le droit de connaître tes origines, tes racines, ton identité. J’écris ces lignes avec la hantise, qu’une fois les mots écrits, ils ne deviennent réels et que tu ne puisses jamais me pardonner.
Ton véritable père ne m’a pas quittée comme tu le crois, lorsque je lui ai appris que j’étais enceinte de toi. Il n’en a jamais rien su. C’était un navigateur, un passionné de la mer. Nous nous sommes rencontrés à Bénodet en Bretagne, sur le port, un soir où l’on pouvait contempler une mer calme et argentée. J’étais serveuse dans un café qui longeait les plages, quand il s’est présenté. Il avait le teint hâlé, les traits rognés et les mains asséchées par l’air marin. Il avait une dizaine d’années de plus que moi, j’étais fascinée par son histoire et son expérience. Il avait un voilier, construit à la force de ses propres mains, qu’il avait nommé “Libertad”. Son rêve était de voyager jusqu’aux îles Galápagos. Alors, il s’entraînait chaque année à réaliser des trajets de plus en plus longs, à rendre son voilier de plus en plus résistant, et à travailler son endurance et son autonomie.
Traverser l’Atlantique nécessite une bonne condition physique et un excellent mental. Aussi, quand j’appris qu’après notre aventure passionnée, j’étais tombée enceinte, je ne voulus pas le priver de son rêve. Je ne lui ai rien dit et je suis rentrée à Paris une fois la saison terminée comme si de rien n’était. Là, sur les bancs de l’université de la Sorbonne, je rencontrai ton père, et tu connais la suite…
Je me rends compte en t’écrivant ces lignes à quel point c’est pour moi libérateur, même si je suis consciente que le choix que j’ai effectué peut te sembler inacceptable. Mais tu sais, à mon époque, dans les années quatre-vingt, c’était plutôt courant… Les mœurs étaient plus légères, c’était une autre époque… Il n’y avait pas de tests ADN, et plus d’un enfant s’est fait élever par un père autre que son géniteur.
Néanmoins, André et moi avons tenu à être transparents avec toi, au moins sur ce point. Il était trop honnête pour prendre entièrement la place de ton père, et il tenait à ce que tu saches qu’il était ton père adoptif. Quant à l’identité de ton vrai père, c’est moi qui ai refusé de te la donner. Il m’a menacé à plusieurs reprises de tout t’avouer si je n’en faisais rien…
Chaque fois, je réussissais à l’amadouer, en l’assurant qu’un jour, je le ferai, quand je serai prête.
Tu ne peux rejeter la faute que sur moi, je n’ai pas été honnête avec toi en faisant passer ton père pour un goujat qui n’aurait jamais voulu endosser sa responsabilité de parent. Quand tu as écrit un article sur Roman Desflots, j’ai pris cela comme un signe du destin qu’il était temps que je te dise la vérité… Ton père n’est autre que Roman, ce navigateur que tu as interviewé il y a maintenant un mois…
J’imagine ta surprise en lisant ces lignes. Peut-être avais-tu déjà compris, peut-être avais-tu reconnu dans ses yeux la même lueur qui brille dans les tiens, dans son sourire, les mêmes fossettes…
Ton père a remporté le Vendée Globe l’année de tes 18 ans. Tu vois, il n’a jamais jeté l’ancre, depuis tout ce temps… J’aurais eu tort de le priver de sa passion, même si cela ne justifie rien, je le sais…
Je me rends compte à présent que j’ai eu tort de vous séparer, de t’ôter tous les moments que vous auriez pu partager. Aussi, aujourd’hui, je souhaite réparer ça.
J’écris une seconde lettre, à son attention, que je posterai en même temps que la tienne.
Je vous donne rendez-vous à tous les deux, le jour anniversaire de notre rencontre, le 22 juillet, dans le café où nous nous sommes rencontrés en 1985, Le Sans-Souci… De là, la vue sur la Baie de Bénodet est à couper le souffle. Puisse le charme du lieu agir sur vous, comme il a agi sur nous il y a 45 ans…
Je t’aime plus fort que tout, puisses-tu me pardonner un jour.
Ta maman
Je glissais la lettre dans une enveloppe tant bien que mal, avec le sentiment du devoir
accompli.
