Entre l’ancre et l’encre
Anastacia Labie, 1ère, catégorie « Jeunes Plumes »

1723, ville portuaire de San Francisco

Je m’appelle Henry Bradford, et aujourd’hui, je vous raconte mon histoire…

J’ai toujours été très ordonné, je dois tenir cela de mon père. C’était un soldat qui servait son pays
pour la gloire et l’honneur. La première fois que j’ai vu un navire jeter l’ancre, j’avais sept ans. Mon
père se tenait sur le pont, droit dans son uniforme rouge, et ma mère me tenait la main si fort que
mes doigts en devenaient blancs. Mon père est mort pendant l’hiver suivant. On a dit qu’il était tombé au combat, loin du port où j’attendais son retour. Ma mère n’a jamais supporté le silence qui a suivi. La maladie l’a emportée avant que le printemps ne revienne. Depuis, je vis seul, mais à
seulement 8 ans, c’est très compliqué de survivre au froid et à la famine, qui rôdent dans les rues.
Alors, je me suis mis à chercher un travail, j’ai commencé en tant que cireur de chaussures, ce qui m’a permis de mieux me porter, mais cela ne suffisait pas. Un beau jour, alors que je cirais des chaussures, ce vieil homme d’environ cinquante ans, me proposa de travailler en tant que mousse sur son navire, « The Liberty ». J’acceptai avec joie, me disant que cela me rapporterait plus que de
cirer des chaussures à longueur de journées… Alors, le lendemain matin, huit heures et demie précises, j’arrivais au port, habillé très simplement : un jean bleu, un petit t-shirt, et de vieilles chaussures, je cherchai un instant « The Liberty », puis je l’aperçu, accosté au bout de l’allée.
C’était un grand voilier blanc, et à bord, je vis un groupe de matelots discuter joyeusement, ils devaient tous avoir entre dix et vingt ans. Je me dirigeai alors vers ce navire, qui semblait devenir de
plus en plus grand, à mesure que je m’en approchais. En montant sur le pont, un petit frisson me traversa, sans doute un frisson de peur, mais en même temps, d’excitation… Je me fis accueillir par le même vieil homme que j’avais rencontré la veille, il m’expliqua brièvement ce qu’il me fallait faire,
puis, je me mis rapidement au travail. Je devais accomplir plusieurs corvées, sans doute celles que personne n’aimait faire, laver le pont, faire la plonge, enrouler les cordages, et j’en passe…
Mais au fil des jours, je commençais à voir dans quoi je m’étais embarqué, le travail était dur, les nuits courtes, et mes bras d’enfant peinaient à suivre le rythme des hommes… Pourtant, ce n’était pas la mer qui me donnait la force de continuer… c’était le silence des nuits. Lorsque le pont devenait silencieux, et les autres matelots qui s’endormaient dans le roulis du navire, moi, j’étais éveillé. Je me
posais près d’une petite lanterne, à l’abri du vent, un vieux carnet trouvé dans la cale dans ma main, et j’écrivais… Au début, je ne savais pas quoi écrire, mais les mots venaient lentement… je commençais par le port, mon père, ma mère, la faim, la peur. Puis la mer, les tempêtes, les rires, les cris, … Chaque soir, je jetais l’encre sur le papier. Mais un soir, le capitaine me surprit.

– Que fais-tu encore éveillé, garçon ?

Je refermai le carnet, et répondis :

– J’écris, monsieur.

Un silence s’installa, puis, il me tendit la lanterne pour mieux voir.

– La mer prend beaucoup… dit-il. Mais elle donne aussi des histoires. Si tu sais les garder, elles te nourriront plus longtemps que le pain.

A partir de ce soir, je notais tout.

Les ports étrangers aux odeurs d’épices, les couchers de soleil inoubliables, jusqu’aux marins qui pleuraient en secret…, Je compris peu à peu que si certains hommes sont nés pour naviguer, moi, je suis peut-être né pour raconter. Lorsque le Liberty rentra enfin au port après des mois passés en mer, je descendis la passerelle, en sachant que je ne la remonterais pas. Ce travail était peut-être
dur, mais il m’avait permis de mieux comprendre qui j’étais, je n’étais plus le Henry affamé, qui cherchait sans arrêt de quoi se nourrir, j’étais un petit garçon de 8 ans, qui portait des mondes entiers dans ses pages. Ce soir-là, assis face au port, je pris mon carnet et j’écrivis : « un jour, je ne jetterai plus l’ancre, je jetterai l’encre », et je sus, que je deviendrai écrivain.