{"id":93,"date":"2026-06-25T19:44:02","date_gmt":"2026-06-25T19:44:02","guid":{"rendered":"https:\/\/preprod.rondpoint-asso.fr\/?page_id=93"},"modified":"2026-06-28T23:03:37","modified_gmt":"2026-06-28T21:03:37","slug":"la-sorciere-au-chignonvirginie-maronne-1ere-categorie-adultes","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/rondpoint-asso.fr\/index.php\/la-sorciere-au-chignonvirginie-maronne-1ere-categorie-adultes\/","title":{"rendered":"La sorci\u00e8re au chignonVirginie Maronne, 1\u00e8re, cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0Adultes\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>[et_pb_section fb_built=\u00a0\u00bb1&Prime; theme_builder_area=\u00a0\u00bbpost_content\u00a0\u00bb _builder_version=\u00a0\u00bb4.27.6&Prime; _module_preset=\u00a0\u00bbdefault\u00a0\u00bb][et_pb_row _builder_version=\u00a0\u00bb4.27.6&Prime; _module_preset=\u00a0\u00bbdefault\u00a0\u00bb theme_builder_area=\u00a0\u00bbpost_content\u00a0\u00bb][et_pb_column _builder_version=\u00a0\u00bb4.27.6&Prime; _module_preset=\u00a0\u00bbdefault\u00a0\u00bb type=\u00a0\u00bb4_4&Prime; theme_builder_area=\u00a0\u00bbpost_content\u00a0\u00bb][et_pb_text _builder_version=\u00a0\u00bb4.27.6&Prime; _module_preset=\u00a0\u00bbdefault\u00a0\u00bb theme_builder_area=\u00a0\u00bbpost_content\u00a0\u00bb hover_enabled=\u00a0\u00bb0&Prime; sticky_enabled=\u00a0\u00bb0&Prime;]<\/p>\n<h1 style=\"text-align: center;\"><strong>La sorci\u00e8re au chignon<\/strong><br \/>Virginie Maronne, 1\u00e8re, cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0Adultes\u00a0\u00bb<\/h1>\n<p>\u00ab Voyons, Victor, tu as encore oubli\u00e9 ton cerveau \u00e0 la maison ?&#8230; Ah mais c\u2019est vrai !&#8230; Tu ne peux pas l\u2019avoir oubli\u00e9, tu n\u2019en as pas ! \u00bb<\/p>\n<p>La classe s\u2019esclaffa comme un seul homme, tandis que Madame Galienne, l\u2019institutrice du cours pr\u00e9paratoire, exultait. Victor rentra un peu plus la t\u00eate dans les \u00e9paules. Il savait que l\u2019humiliation ne s\u2019arr\u00eaterait pas l\u00e0. Et en effet, pendant la r\u00e9cr\u00e9ation, les derni\u00e8res piques de Mme Galienne \u00e9taient reprises, non sans une certaine cr\u00e9ativit\u00e9, par des \u00e9coliers qui jubilaient de pouvoir se d\u00e9fouler, en toute impunit\u00e9, sur le gar\u00e7on le plus mignon de la classe.<\/p>\n<p>&#8211; t\u2019as pas de cerveau, veau, veau !<\/p>\n<p>&#8211; il s\u2019est envol\u00e9, ton cerveau lent ? Ah ! Ah !<\/p>\n<p>Tous les jours de la semaine, hormis le jeudi et le dimanche, jours de repos, Victor endurait les sarcasmes des uns et des autres. L\u2019imagination de Madame Galienne n\u2019avait d\u2019\u00e9gal que sa m\u00e9chancet\u00e9. Elle faisait feu de tout bois.<\/p>\n<p>&#8211; Ils t\u2019ont fait une bouille d\u2019ange, tes parents, mais \u00e7a se saurait si \u00e7a suffisait pour r\u00e9ussir \u00e0 l\u2019\u00e9cole ! &#8211; Les yeux bleus, \u00e7a ne te donnera pas un travail, tu sais !<\/p>\n<p>Une cascade de ricanements s\u2019abattait alors sur l\u2019enfant honteux. L\u2019institutrice s\u2019acharnait. \u00ab Tu ne vas tout de m\u00eame pas mettre dix ans \u00e0 apprendre \u00e0 lire, enfin ! B-A, BA ! Rien de plus simple, non ? \u00bb Elle se tournait alors, triomphante, vers son public acquis d\u2019avance : \u00ab Qu\u2019en pensez-vous, mes tr\u00e8s chers \u00e9l\u00e8ves ? B-A, BA, ce n\u2019est pas sorcier !\u00bb<\/p>\n<p>Et invariablement, pendant la r\u00e9cr\u00e9ation, fusaient des fl\u00e8ches venimeuses qui ne rataient jamais leur cible.<\/p>\n<p>&#8211; Bouille d\u2019ange ? Bouillie d\u2019ange, plut\u00f4t ! &#8211; Bouillie de cerveau ! Ah ah !<\/p>\n<p>Et en ronde autour de l\u2019enfant d\u00e9sarm\u00e9, les tr\u00e8s chers \u00e9l\u00e8ves scandaient : B-A, BA ! B-A, BA ! B-A, BA !<\/p>\n<p>Victor semblait encaisser, mais jour apr\u00e8s jour son estime de lui-m\u00eame s\u2019\u00e9rodait. Parfois les larmes affleuraient et roulaient, malgr\u00e9 lui, d\u00e9clenchant de nouveaux sarcasmes. \u00ab Tiens, la fontaine s\u2019est remise en route ! \u00bb<\/p>\n<p>D\u00e8s qu\u2019il rentrait de l\u2019\u00e9cole, Victor reprenait les le\u00e7ons de la journ\u00e9e et s\u2019ent\u00eatait, jusqu\u2019au d\u00eener, \u00e0 d\u00e9chiffrer les redoutables hi\u00e9roglyphes.<\/p>\n<p>Mais si Victor lisait avec peine les textes les plus \u00e9l\u00e9mentaires de son livre de lecture, les lettres et les mots prenaient vie dans sa t\u00eate d\u2019une tr\u00e8s originale et tr\u00e8s belle mani\u00e8re.<\/p>\n<p>Le m, le n et le u ondulaient en de verdoyants vallons. Le l fr\u00e9missait dans le vent tel un peuplier d\u2019argent. Le k griffait le ciel de ses branches, le t coiffait le clocher de l\u2019\u00e9glise, le v volait \u00e0 tire-d\u2019aile entre les nuages. Le j \u00e9tait l\u2019hame\u00e7on avec lequel son grand-p\u00e8re ferrait les truites arc-en-ciel. Ah, les dimanches au bord de la rivi\u00e8re ! Ils \u00e9taient une courte \u00e9claircie entre deux d\u00e9luges d\u2019insultes. Mais de toutes les lettres de l\u2019alphabet, le p, le b, le d et le q \u00e9taient \u00e0 la fois les plus retors et les plus amusants. Victor y voyait les mousquetaires, avec leurs \u00e9p\u00e9es au repos ou point\u00e9es belliqueusement vers le ciel. Et de m\u00eame qu\u2019on ne sait jamais qui est Athos, qui est Porthos, Aramis, ou d\u2019Artagnan, tant ils se ressemblent, de m\u00eame Victor confondait sans arr\u00eat le p et le q, le b et le d.<\/p>\n<p>Victor redoubla le cours pr\u00e9paratoire. En septembre, il retrouva Madame Galienne et son chemisier blanc immacul\u00e9. Son chignon gris tressautait toujours sur sa t\u00eate quand elle s\u2019acharnait sur lui. Et elle avait encore affut\u00e9 sa langue de vip\u00e8re pendant les vacances. Les nouveaux \u00ab camarades \u00bb \u00e9taient aussi m\u00e9chants que les pr\u00e9c\u00e9dents. L\u2019humiliation \u00e9tait quotidienne. Victor se sentait nul et incapable. Comme ses parents devaient \u00eatre d\u00e9\u00e7us de lui ! La col\u00e8re, m\u00eal\u00e9e de tristesse et de d\u00e9go\u00fbt, montait crescendo.<\/p>\n<p>Le jour d\u2019avril 1952 o\u00f9 tout bascula \u00e9tait le jour de la dict\u00e9e de mots. Madame Galienne circulait entre les rangs en \u00e9grenant \u00ab bateau, ch\u00e2teau, landau, bient\u00f4t\u2026 \u00bb. Elle s\u2019arr\u00eata brusquement derri\u00e8re Victor, qui sursauta. Il n\u2019avait encore rien \u00e9crit, d\u00e9rout\u00e9 par tous ces mots en \u00ab o \u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est quand m\u00eame le comble, pour un fils d\u2019imprimeur, de rendre copie blanche ! \u00bb Et d\u2019ajouter : \u00ab Tes parents ont raison de se faire un sang d\u2019encre ! Ah ! Ah ! Ah ! \u00bb<\/p>\n<p>Le chignon de l\u2019institutrice dansa une gigue endiabl\u00e9e. Tout \u00e0 la joie de son bon mot, elle ne vit pas Victor saisir l\u2019encrier en porcelaine que le chouchou avait g\u00e9n\u00e9reusement rempli le matin m\u00eame.<\/p>\n<p>L\u2019encre lib\u00e9r\u00e9e vola dans les airs et macula de larges \u00e9toiles violettes le chemisier blanc. Victor vit, dans le dessin ainsi form\u00e9 sur le tissu, la silhouette d\u2019une sorci\u00e8re grima\u00e7ante avec un chignon pos\u00e9 sur le cr\u00e2ne.<\/p>\n<p>Victor fut renvoy\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 nouvel ordre.<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, il raconta \u00e0 ses parents, dans un long et douloureux sanglot, les brimades quotidiennes, l\u2019humiliation, le d\u00e9go\u00fbt de lui-m\u00eame. Il avait jet\u00e9 l\u2019encrier sur son bourreau sans aucune pr\u00e9m\u00e9ditation. C\u2019\u00e9tait juste la goutte de trop.<\/p>\n<p>Sa m\u00e8re pleura. Son p\u00e8re soupira. Victor ne finit pas l\u2019ann\u00e9e. Ses parents furent contraints de supplier le Directeur pour qu\u2019il accepte de r\u00e9inscrire Victor \u00e0 la rentr\u00e9e suivante.<\/p>\n<p>Victor passa en CE1. Les mots avaient perdu un peu de leur myst\u00e8re, les lettres \u00e9taient plus dociles. Les quatre mousquetaires se tenaient \u00e0 carreau, maintenant. Mais la lecture \u00e9tait toujours laborieuse. L\u2019instituteur, un homme affable et patient, finit par capituler, non sans avoir prodigu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e8ve un soutien intensif pendant les r\u00e9cr\u00e9ations. \u00ab Il faudrait \u00e0 Victor un m\u00e9tier manuel \u00bb.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s d\u2019infructueuses ann\u00e9es d\u2019efforts, Victor quitta l\u2019\u00e9cole et commen\u00e7a \u00e0 travailler \u00e0 l\u2019imprimerie de son p\u00e8re. Le travail \u00e9tait r\u00e9p\u00e9titif, mais cet ennui r\u00e9veilla son imagination. Une urgence de cr\u00e9er, de lib\u00e9rer la col\u00e8re qui br\u00fblait encore en lui apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es prit possession de lui.<\/p>\n<p>Victor r\u00e9cup\u00e9ra les feuilles mises au rebut et les fonds d\u2019encre des bidons. Avec l\u2019encre rouge et l\u2019encre noire, il vida ses bourreaux de leur sang et de leurs tripes sur la surface vierge. De ces \u00e9claboussures vengeresses naquit un nouveau langage. Pas de lettres fac\u00e9tieuses, pas de mots herm\u00e9tiques, mais des taches jet\u00e9es au hasard qui parlaient haut et fort une langue puissante. Victor y vit des monstres indomptables, de diables hurlants, des furies sanguinaires\u2026<\/p>\n<p>Un jour, sans crier gare, une silhouette famili\u00e8re surgit sur la feuille. C\u2019\u00e9tait elle ! Elle \u00e9tait revenue ! Elle, la sorci\u00e8re au chignon ! A d\u00e9faut de lui crever les yeux, ce qu\u2019il avait mille fois eu envie de faire, Victor l\u2019asphyxia sous un \u00e9pais nuage d\u2019encre noire. Une sensation in\u00e9dite l\u2019envahit : un apaisement lumineux&#8230;<\/p>\n<p>Au fil des cr\u00e9ations, l\u2019encre se fit plus douce, plus l\u00e9g\u00e8re. Le jaune et le vert fleurirent sur les feuilles, puis le rose, le bleu, le mauve. Des hommes, des femmes et des enfants prirent vie et s\u2019anim\u00e8rent sur le papier. Avec un fin pinceau, Victor arrondissait alors une joue, rectifiait un sourire, \u00e9clairait un regard.<\/p>\n<p>Victor avait trouv\u00e9 son langage, son dialecte intime, fait d\u2019images. D\u00e8s lors, celui qui avait \u00e9t\u00e9 le souffre-douleur de l\u2019institutrice et de la classe ne s\u2019arr\u00eata pas de cr\u00e9er. Il jetait avec fougue de l\u2019encre color\u00e9e, sans r\u00e9fl\u00e9chir, sur le papier. Le chaos des formes et des couleurs enfantait des clowns et des danseuses, des chevaux et des \u00e9l\u00e9phants, des fleurs et des oiseaux.<\/p>\n<p>Victor exposa ses premi\u00e8res oeuvres dans la salle des f\u00eates de son village. Puis dans les villages et les villes alentours. Il prit confiance en lui. Son style s\u2019affirma. La vente de ses premiers tableaux l\u2019encouragea \u00e0 se pr\u00e9senter aux salons d\u2019art parisiens. Le succ\u00e8s \u00e9tait au rendez-vous.<\/p>\n<p>Il prit alors le pseudonyme \u00ab LASSECH \u00bb, clin d\u2019oeil aux circonstances originales de la naissance de son art un certain jour de 1952. L\u00e0, il avait projet\u00e9 de l\u2019encre, \u00e0 l\u2019instar de la seiche, pour \u00e9chapper \u00e0 son agresseur.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, Victor est un artiste reconnu et pris\u00e9. Il se pla\u00eet \u00e0 raconter que sa carri\u00e8re d\u2019artiste a commenc\u00e9 alors qu\u2019il n\u2019avait que sept ans. Handicap\u00e9 par une dyslexie s\u00e9v\u00e8re, il avait \u00e9t\u00e9 harcel\u00e9 par l\u2019institutrice et par ses pairs. Sur les braises de cet enfer quotidien \u00e9tait n\u00e9 son art actuel.<\/p>\n<p>Sa toute premi\u00e8re oeuvre, intitul\u00e9e \u00ab la sorci\u00e8re au chignon \u00bb, avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 l\u2019encre violette sur tissu de coton blanc. Elle \u00e9tait de taille modeste : pas plus grande qu\u2019un chemisier de femme mince et s\u00e8che.<\/p>\n<p>Ce tableau fondateur, qui vaudrait aujourd\u2019hui une petite fortune, n\u2019a \u00e9t\u00e9 entraper\u00e7u, avant de finir au feu ou aux ordures, que par de rares privil\u00e9gi\u00e9s : vingt \u00e9coliers m\u00e9dus\u00e9s et leur institutrice, outr\u00e9e par l\u2019affront re\u00e7u de cet ange qu\u2019elle pensait avoir bris\u00e9.<\/p>\n<p>[\/et_pb_text][\/et_pb_column][\/et_pb_row][\/et_pb_section]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La sorci\u00e8re au chignonVirginie Maronne, 1\u00e8re, cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0Adultes\u00a0\u00bb \u00ab Voyons, Victor, tu as encore oubli\u00e9 ton cerveau \u00e0 la maison ?&#8230; Ah mais c\u2019est vrai !&#8230; Tu ne peux pas [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_et_pb_use_builder":"on","_et_pb_old_content":"<!-- wp:divi\/placeholder \/-->","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"class_list":["post-93","page","type-page","status-publish","hentry"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/rondpoint-asso.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/93","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/rondpoint-asso.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/rondpoint-asso.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rondpoint-asso.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/rondpoint-asso.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=93"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/rondpoint-asso.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/93\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":572,"href":"https:\/\/rondpoint-asso.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/93\/revisions\/572"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/rondpoint-asso.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=93"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}