Jeter l’encre
Charles Henri Peko, 2ème, catégorie « Adultes »
Victor était un petit garçon gentil et étourdi, il était également mon ami. Comme moi,
Victor avait de mauvaises notes, tous les deux, nous n’aimions pas l’école. Un jour, pour
le punir, Monsieur l’instituteur pris la décision de le désigner pour remplir, et vider les
encriers. Tâche délicate, car il faut éviter de renverser l’encre et de salir sa blouse, surtout
que sa Maman n’était pas toujours d’humeur joyeuse. Elle s’agaçait de le voir revenir
tous les jours avec ses habits tâchés. Victor avait toujours sur lui, sa bouteille d’encre.
Dès qu’un élève le demandait, il était chargé de remplir l’encrier disposé sur la table de
l’écolier. A l’école, nos moments préférés étaient les récréations, où nous pouvions nous
raconter les histoires que nous nous inventions pendant les cours, pendant que Monsieur
l’instituteur tentait de nous instruire. Un jour, entre un cours de mathématiques et un cours
de français, notre instituteur nous annonça une bonne nouvelle. La sortie scolaire de fin
d’année durera toute une journée, nous la passerons sur l’île de Chausey. Victor et moi
étions contents, nous n’avions pas particulièrement envie de découvrir l’île de Chausey,
mais une journée sans école était une belle journée.
Le jour du départ, il faisait beau et la mer était calme. Victor et moi regardions les
mouettes qui étaient attirées par les remous que faisait l’hélice, à l’arrière du bateau. Le
navire tanguait doucement au rythme des vagues, le roulis provoquait le mal de mer chez
nos camarades et chez le maître d’école que nous regardions amusés. Après une heure de
traversée, le capitaine du bateau, de sa grosse voix s’exclama :
– Prêts à jeter l’ancre ?
Je vis Victor paniquer, il se mit à explorer partout. Que cherchait-il ? Il fouilla dans son
sac et en sortit sa bouteille d’encre. Par-dessus bord, il jeta le contenu de la bouteille dans
la mer. Je félicitais Victor qui avait bien réagi en obéissant aux ordres du capitaine.
Monsieur l’instituteur n’était pas de cet avis, furieux, il se mit à crier sur mon ami :
– Qu’avez-vous fait Victor, êtes-vous devenu fou ?
La mer devint violette. Tout le monde se tut, et regardait le spectacle. L’eau, les poissons,
les crustacés, les rochers, les bateaux, les sirènes et les nageurs changèrent de couleur, les
mollusques devinrent pourpres. Paniqués, les marins décidèrent de rebrousser chemin.
– Levez l’ancre ! S’exclama le capitaine.
Cette fois ci, Victor ne l’écoutait pas, il ne voulait agir qu’aux seuls ordres de Monsieur
l’instituteur. Une fois revenus à Granville, les marins nous débarquèrent sans
ménagement. Notre maître gronda une dernière fois Victor avant que chaque élève ne
retourne chez lui.
Le lendemain, Victor me suggéra une idée qui lui était venue dans la nuit, je la trouvais
excellente. Puisque Monsieur l’instituteur nous dit de nettoyer les tâches d’encre avec du
papier buvard, pourquoi ne pas essayer de nettoyer la mer de la même façon. Il suffirait
de jeter une grande quantité de ce papier, pour que l’encre soit absorbée et que la mer
reprenne sa couleur d’origine. Après une triste journée où nos camarades de classe ne
nous adressèrent pas la parole, nous avons profité d’un moment d’inattention du maître,
pour nous cacher dans une des armoires de la classe. Le soir venu, alors que l’école était
vide, nous avons volé tous les papiers buvards stockés dans l’institut. Le matin, nous
sommes partis au port de Granville, pour y jeter tout notre stock de papiers. Ô miracle !
L’eau repris sa couleur d’origine. Les marins, voyant tous ces détritus jetés dans l’eau, se
précipitèrent sur nous, bientôt suivis par Monsieur l’instituteur. Ils nous attrapèrent et le
maître d’école en profita pour nous taper sur les doigts avec sa règle en fer, comme il a
l’habitude de le faire. Les coups étaient si douloureux qu’ils finirent par me réveiller.
Ouf ! Ce n’était qu’un rêve.
Monsieur l’instituteur venait de reposer la règle sur notre bureau, et alors que j’émergeais
à peine de mes songes, il me hurla dessus :
– Toujours en train de rêvasser, Anatole. Pour votre peine, vous remplacerez Victor. A
votre tour de vider et de remplir les encriers.
Puis le maître d’école félicita Victor. Il lui attribua une note de 20 sur 20, en guise
d’encouragement.
– Pendant que vous étiez dans la lune, Victor a lu sa rédaction à haute voix, devant toute
la classe. Un très beau texte, bien écrit, amusant, et qui a pour titre « jeter l’encre ».
