La sorcière au chignon
Virginie Maronne, 1ère, catégorie « Adultes »

« Voyons, Victor, tu as encore oublié ton cerveau à la maison ?… Ah mais c’est vrai !… Tu ne peux pas l’avoir oublié, tu n’en as pas ! »

La classe s’esclaffa comme un seul homme, tandis que Madame Galienne, l’institutrice du cours préparatoire, exultait. Victor rentra un peu plus la tête dans les épaules. Il savait que l’humiliation ne s’arrêterait pas là. Et en effet, pendant la récréation, les dernières piques de Mme Galienne étaient reprises, non sans une certaine créativité, par des écoliers qui jubilaient de pouvoir se défouler, en toute impunité, sur le garçon le plus mignon de la classe.

– t’as pas de cerveau, veau, veau !

– il s’est envolé, ton cerveau lent ? Ah ! Ah !

Tous les jours de la semaine, hormis le jeudi et le dimanche, jours de repos, Victor endurait les sarcasmes des uns et des autres. L’imagination de Madame Galienne n’avait d’égal que sa méchanceté. Elle faisait feu de tout bois.

– Ils t’ont fait une bouille d’ange, tes parents, mais ça se saurait si ça suffisait pour réussir à l’école ! – Les yeux bleus, ça ne te donnera pas un travail, tu sais !

Une cascade de ricanements s’abattait alors sur l’enfant honteux. L’institutrice s’acharnait. « Tu ne vas tout de même pas mettre dix ans à apprendre à lire, enfin ! B-A, BA ! Rien de plus simple, non ? » Elle se tournait alors, triomphante, vers son public acquis d’avance : « Qu’en pensez-vous, mes très chers élèves ? B-A, BA, ce n’est pas sorcier !»

Et invariablement, pendant la récréation, fusaient des flèches venimeuses qui ne rataient jamais leur cible.

– Bouille d’ange ? Bouillie d’ange, plutôt ! – Bouillie de cerveau ! Ah ah !

Et en ronde autour de l’enfant désarmé, les très chers élèves scandaient : B-A, BA ! B-A, BA ! B-A, BA !

Victor semblait encaisser, mais jour après jour son estime de lui-même s’érodait. Parfois les larmes affleuraient et roulaient, malgré lui, déclenchant de nouveaux sarcasmes. « Tiens, la fontaine s’est remise en route ! »

Dès qu’il rentrait de l’école, Victor reprenait les leçons de la journée et s’entêtait, jusqu’au dîner, à déchiffrer les redoutables hiéroglyphes.

Mais si Victor lisait avec peine les textes les plus élémentaires de son livre de lecture, les lettres et les mots prenaient vie dans sa tête d’une très originale et très belle manière.

Le m, le n et le u ondulaient en de verdoyants vallons. Le l frémissait dans le vent tel un peuplier d’argent. Le k griffait le ciel de ses branches, le t coiffait le clocher de l’église, le v volait à tire-d’aile entre les nuages. Le j était l’hameçon avec lequel son grand-père ferrait les truites arc-en-ciel. Ah, les dimanches au bord de la rivière ! Ils étaient une courte éclaircie entre deux déluges d’insultes. Mais de toutes les lettres de l’alphabet, le p, le b, le d et le q étaient à la fois les plus retors et les plus amusants. Victor y voyait les mousquetaires, avec leurs épées au repos ou pointées belliqueusement vers le ciel. Et de même qu’on ne sait jamais qui est Athos, qui est Porthos, Aramis, ou d’Artagnan, tant ils se ressemblent, de même Victor confondait sans arrêt le p et le q, le b et le d.

Victor redoubla le cours préparatoire. En septembre, il retrouva Madame Galienne et son chemisier blanc immaculé. Son chignon gris tressautait toujours sur sa tête quand elle s’acharnait sur lui. Et elle avait encore affuté sa langue de vipère pendant les vacances. Les nouveaux « camarades » étaient aussi méchants que les précédents. L’humiliation était quotidienne. Victor se sentait nul et incapable. Comme ses parents devaient être déçus de lui ! La colère, mêlée de tristesse et de dégoût, montait crescendo.

Le jour d’avril 1952 où tout bascula était le jour de la dictée de mots. Madame Galienne circulait entre les rangs en égrenant « bateau, château, landau, bientôt… ». Elle s’arrêta brusquement derrière Victor, qui sursauta. Il n’avait encore rien écrit, dérouté par tous ces mots en « o ».

« C’est quand même le comble, pour un fils d’imprimeur, de rendre copie blanche ! » Et d’ajouter : « Tes parents ont raison de se faire un sang d’encre ! Ah ! Ah ! Ah ! »

Le chignon de l’institutrice dansa une gigue endiablée. Tout à la joie de son bon mot, elle ne vit pas Victor saisir l’encrier en porcelaine que le chouchou avait généreusement rempli le matin même.

L’encre libérée vola dans les airs et macula de larges étoiles violettes le chemisier blanc. Victor vit, dans le dessin ainsi formé sur le tissu, la silhouette d’une sorcière grimaçante avec un chignon posé sur le crâne.

Victor fut renvoyé jusqu’à nouvel ordre.

Pour la première fois, il raconta à ses parents, dans un long et douloureux sanglot, les brimades quotidiennes, l’humiliation, le dégoût de lui-même. Il avait jeté l’encrier sur son bourreau sans aucune préméditation. C’était juste la goutte de trop.

Sa mère pleura. Son père soupira. Victor ne finit pas l’année. Ses parents furent contraints de supplier le Directeur pour qu’il accepte de réinscrire Victor à la rentrée suivante.

Victor passa en CE1. Les mots avaient perdu un peu de leur mystère, les lettres étaient plus dociles. Les quatre mousquetaires se tenaient à carreau, maintenant. Mais la lecture était toujours laborieuse. L’instituteur, un homme affable et patient, finit par capituler, non sans avoir prodigué à l’élève un soutien intensif pendant les récréations. « Il faudrait à Victor un métier manuel ».

Après d’infructueuses années d’efforts, Victor quitta l’école et commença à travailler à l’imprimerie de son père. Le travail était répétitif, mais cet ennui réveilla son imagination. Une urgence de créer, de libérer la colère qui brûlait encore en lui après tant d’années prit possession de lui.

Victor récupéra les feuilles mises au rebut et les fonds d’encre des bidons. Avec l’encre rouge et l’encre noire, il vida ses bourreaux de leur sang et de leurs tripes sur la surface vierge. De ces éclaboussures vengeresses naquit un nouveau langage. Pas de lettres facétieuses, pas de mots hermétiques, mais des taches jetées au hasard qui parlaient haut et fort une langue puissante. Victor y vit des monstres indomptables, de diables hurlants, des furies sanguinaires…

Un jour, sans crier gare, une silhouette familière surgit sur la feuille. C’était elle ! Elle était revenue ! Elle, la sorcière au chignon ! A défaut de lui crever les yeux, ce qu’il avait mille fois eu envie de faire, Victor l’asphyxia sous un épais nuage d’encre noire. Une sensation inédite l’envahit : un apaisement lumineux…

Au fil des créations, l’encre se fit plus douce, plus légère. Le jaune et le vert fleurirent sur les feuilles, puis le rose, le bleu, le mauve. Des hommes, des femmes et des enfants prirent vie et s’animèrent sur le papier. Avec un fin pinceau, Victor arrondissait alors une joue, rectifiait un sourire, éclairait un regard.

Victor avait trouvé son langage, son dialecte intime, fait d’images. Dès lors, celui qui avait été le souffre-douleur de l’institutrice et de la classe ne s’arrêta pas de créer. Il jetait avec fougue de l’encre colorée, sans réfléchir, sur le papier. Le chaos des formes et des couleurs enfantait des clowns et des danseuses, des chevaux et des éléphants, des fleurs et des oiseaux.

Victor exposa ses premières oeuvres dans la salle des fêtes de son village. Puis dans les villages et les villes alentours. Il prit confiance en lui. Son style s’affirma. La vente de ses premiers tableaux l’encouragea à se présenter aux salons d’art parisiens. Le succès était au rendez-vous.

Il prit alors le pseudonyme « LASSECH », clin d’oeil aux circonstances originales de la naissance de son art un certain jour de 1952. Là, il avait projeté de l’encre, à l’instar de la seiche, pour échapper à son agresseur.

Aujourd’hui, Victor est un artiste reconnu et prisé. Il se plaît à raconter que sa carrière d’artiste a commencé alors qu’il n’avait que sept ans. Handicapé par une dyslexie sévère, il avait été harcelé par l’institutrice et par ses pairs. Sur les braises de cet enfer quotidien était né son art actuel.

Sa toute première oeuvre, intitulée « la sorcière au chignon », avait été réalisée à l’encre violette sur tissu de coton blanc. Elle était de taille modeste : pas plus grande qu’un chemisier de femme mince et sèche.

Ce tableau fondateur, qui vaudrait aujourd’hui une petite fortune, n’a été entraperçu, avant de finir au feu ou aux ordures, que par de rares privilégiés : vingt écoliers médusés et leur institutrice, outrée par l’affront reçu de cet ange qu’elle pensait avoir brisé.