Marin d’eau d’encre
Maxime Tilly, 2ème ex aequo, catégorie « Jeune plume »

 

Jamy, huit ans, était l’un des plus grands fans de piraterie. Chaque jour après la classe, il adorait regarder son émission « Jake le pirate », tout en prenant son goûter.

— Oouuaaiiis, c’est bientôt l’heure de mon dessin animé favori sur les pirates ! Maman tu peux allumer la télé ? — Bien sûr mon petit chou, dans cinq minutes, répondit sa mère. D’abord fais tes devoirs de français.

Pas de chance. Jamy détestait le français autant qu’il aimait les pirates. Il était médiocre dans cette matière. Un peu déçu, il se dirigea en trainant les pieds vers son bureau, afin de se débarrasser au plus vite de ses exercices.

— Pfff, ça sert à rien le français ! Je veux devenir un pirate plus tard de toute façon.

Il termina sa corvée avec peine au bout de trente minutes, en grommelant. Il enfila ensuite son déguisement de pirate qu’il avait eu pour son anniversaire et courut dans le salon, où il s’installa confortablement sur le canapé. Sa mère alluma la télévision et lui tapota la tête.

— Je te félicite mon chéri. Tu as fait preuve de courage, comme un vrai pirate !

« Jake le pirate » venait tout juste de commencer, le générique s’achevait. Ce dernier était vraiment un grand pirate. Déjà, il portait un bandana noué sur la tête. Mais surtout, nombreuses étaient les îles qu’il avait conquises. Il avait trouvé plus de trésors qu’il n’avait de cheveux. Il était toujours accompagné de son fidèle perroquet Jasper, perché sur son épaule. Celui-ci le guidait comme personne dans ses navigations à travers les mers car il pouvait s’envoler et voir les dangers depuis les hauteurs. Jake dit :

— Bonjour les enfants ! Vous regardez Jake le pirate ! Aujourd’hui, nous allons apprendre les différents aspects d’une vie de pirate. Etes-vous prêts mes petits moussaillons ? C’est parti !

Jamy, plongé dans son émission, son pain au chocolat sur les genoux, s’émerveilla en entendant le sujet du jour.

— Super ! Je vais pouvoir tout connaître de la vie d’un pirate !

Jake commença à parler du code des pirates, de bateaux à voile, de longues-vues, de cartes secrètes et de compas. Il expliqua comment se repérer la nuit en suivant les étoiles et comment dénicher les trésors les plus précieux. Il expliqua tout plein de choses, jusqu’à ce qu’il attire particulièrement l’attention du petit Jamy :

— Et voici une ancre ! Cela sert à arrêter le bateau quand on veut en descendre. On dit souvent qu’il faut « jeter l’ancre » !

Tout occupé à planter la paille d’un jus de pomme dans sa brique, Jamy rata l’image de l’ancre, mais la phrase de Jake fit sensation. Le petit garçon ne savait pas qu’on pouvait utiliser de l’encre pour stopper un bateau ! Il se dit : « Heureusement que Maman en a acheté tout un stock hier alors ! » En effet l’enfant en utilisait beaucoup en classe pour son stylo plume, sûrement parce qu’il écrivait gros et faisait beaucoup de ratures et même des taches sur ses doigts (un peu partout en fait). A la fin de son épisode, il se précipita dehors pour vérifier cette information épatante, un paquet de cartouches d’encre à la main. Son amie Christy l’attendait devant sa maison. Elle s’enquit :

— Oh salut Jamy ! Tu vas bien ? Pourquoi tu as de l’encre dans la main ? — Grâce à Jake le pirate, j’ai appris qu’il fallait jeter de l’encre quand on voulait descendre d’un bateau. Comme ça, il ne peut plus bouger ! — Ah bon ? Trop bien alors ! On joue au pirate ? Moi mon nom c’est Eau Trouble ! — Trop cool ! Moi c’est Tigre de mer ! D’abord, trouvons un bateau.

Justement, le papa de Jamy gardait jalousement, sous une bâche dans le garage, une construction sensée devenir un jour une très jolie caisse à savon, un vieux rêve qui lui permettait de passer du bon temps à bricoler avec ses copains. D’ailleurs ça embêtait drôlement la maman de Jamy, tout ce temps passé dans le garage à une activité aussi puérile. La cariole se composait d’un bac en bois équipé de quatre roulettes. C’était un peu simple comme navire, mais ça conviendrait à leur test. Les deux enfants y accrochèrent une belle voile blanche (un drap emprunté au lit des parents). Puis ils grimpèrent dans le véhicule et rigolèrent en choeur.

— Dis, tu veux pas qu’on essaye de jeter l’encre pour voir si ça marche ? demanda Christy. — Oh oui, tu as raison. Essayons ! Mettons notre bateau dans la pente du jardin pour qu’il prenne de la vitesse !

C’est ce qu’ils firent : ils tirèrent leur navire jusqu’en haut de la pente et Jamy grimpa dedans. Il saisit les cartouches d’encre tandis que Christy le poussait dans la descente. Comme prévu, le véhicule prit de la vitesse. Au moment où Jamy se dit qu’il allait un peu trop vite, il jeta les cartouches par-dessus bord. Elles rebondirent au sol mais n’arrêtèrent pas le navire de fortune qui accéléra et finit par se fracasser contre le mur du fond du jardin. Christy accourut pour sortir son ami de cette mauvaise passe. Jamy pleurait, ses rêves de pirate brisés tout comme sa jambe droite. La mère de l’enfant, alertée par les cris, se dépêcha de l’emmener à l’hôpital le plus proche où il fut pris en charge.

Les jours passèrent. Jamy arborait désormais un beau plâtre, preuve qu’il avait bravé le danger au péril de sa vie. Quand il racontait son aventure, ses yeux brillaient de fierté. Au bout d’une semaine, le petit intrépide commença à s’ennuyer sérieusement dans sa chambre. C’est là qu’il passait le plus clair de son temps depuis l’accident. Au début, il avait considéré son handicap comme une jambe de bois, ce qui augmentait sa bravoure, mais les copains avaient fini par le délaisser. On ne pouvait pas choisir un joueur de foot avec une jambe de bois dans son équipe, même par amitié, sinon on était sûr de perdre. Le pire, c’est que Jamy devait rester encore longtemps dans sa chambre pour que sa jambe se rétablisse complètement. Si seulement il avait eu une télé dans sa chambre, il aurait pu regarder « Jake le pirate ». Son regard rêveur se posa sur une des cartouches d’encre sur son bureau. Puis son regard se posa sur son plâtre d’un blanc immaculé. Peut-être qu’écrire dessus serait amusant ? Mais oui ! Il allait écrire une histoire de pirates !

L’enfant commença à gribouiller son plâtre. Quand il n’y eut plus de place dessus, il demanda des feuilles. Quand il y eut trop de feuilles volantes sur son lit, il demanda un cahier. Et c’est ainsi que Jamy écrivit des pages entières d’histoires de trésors, d’aventures, de mutineries… Même quand le plâtre fut enlevé, le petit garçon garda l’habitude d’écrire. Oh bien sûr, il faisait toujours des fautes et des taches d’encre, mais il aimait un peu plus le français, puisque grâce aux mots, on peut écrire des histoires. Le soir, il n’était plus aussi pressé de regarder « Jake le pirate », mais il faisait volontiers ses devoirs de français ! Jamy apporta à sa professeure de français le livre qu’il avait écrit durant son rétablissement. Elle le trouva très bien raconté et l’encouragea à poursuivre dans cette voie pour son futur.

Voilà, vous savez comment cette histoire d’amour avec l’écriture a commencé pour moi, bien avant que je devienne l’auteur à succès de nombreux romans d’aventures. Ça a commencé par une faute d’orthographe dans l’esprit du petit garçon que j’ai été et que je suis toujours.